TEXTES & RECITS

Une virée sous les tropiques (Partie 2)

* Madagascar, Région de Mahajanga, 27 Juin 2010, 8h *

Un nouveau jour se lève sur la jungle malgache. Lentement, l'astre solaire s'élève à l'horizon pour irradier la canopée de sa chaleur réconfortante. Petit à petit, les cris d'animaux nocturnes faiblissent pour laisser place… à la pluie. Oui, il pleut à verse en ce début de journée, comme ce sera souvent le cas en cette saison. D'énormes nuages noirs déversent un flot continu et ininterrompu de fines gouttelettes d'eau, qui mettront sans doute un certain temps avant de se regrouper pour s'enfoncer dans l'humus qui tapisse le sol de la jungle, tant le couvert végétal est dense et épais. Une petite partie n'atteindra même jamais le sol, retenue prisonnière par de larges feuilles recourbées ou viendront boire amphibiens, reptiles, insectes et lémuriens quand l'orage sera passé. Fort heureusement pour Nils et le reste du petit groupe, l'abri arboricole dans lequel ils élisent domicile possède un toit étanche. Situé dans une zone au relief plus élevé que la moyenne, l'abri leur donne un point de vue incomparable sur la canopée et le lointain. Un endroit de choix pour y établir un campement provisoire, en somme.
Ce n'est que la veille, en début de soirée, que l'équipe est parvenue sur les lieux, non sans avoir fait quelques petits détours impromptus causés par la boussole détraquée de Nils, qui semblait marcher mieux depuis leur arrivée au camp (ce qui infirme en revanche l'hypothèse du sol magnétique). Au pied de cette butte peu végétalisée se trouve l'ancien laboratoire dans lequel les chercheurs recrutés par Kamprad effectuaient des tests de manipulation génétique et de fécondation d'embryons, afin de ressusciter l'oiseau-éléphant. Le bâtiment, toujours en état de fonctionnement, est peu imposant, mais dispose d'une serre vitrée (dont Nils se demandait quel en était l'usage, au vu de la position du labo) et d'un accès à cet abri arboricole, assez spacieux pour loger nos 3 protagonistes, et les tenir éloignés des « vilaines bestioles venimeuses », comme les appelle Søren (ce qui a laissé échapper un ricanement à Betty lorsqu'il le prononça pour la première fois).

L'oiseau-éléphant… Nils avait peu étudié ce sujet avant que Kamprad ne vienne le voir. Les semaines qui précédèrent le départ, il avait potassé sur Internet et dans ses livres jusqu'au moindre détails de connaissances dont disposait la science sur cet animal. On prétend qu'il est encore possible de retrouver des œufs d'oiseau-éléphant à l'état sauvage, voire même que certains individus subsisteraient toujours à Madagascar (En dehors, évidemment, de ceux que Kamprad a fait naître artificiellement dans son laboratoire). Pures spéculations, car les derniers oiseaux-éléphants auraient disparu autour du XII eme siècle, chassés pour leur viande et l'incroyable valeur nutritive de leurs œufs. Il faut dire que ces immenses ratites ( Ancien groupe d'oiseaux coureurs dont le sternum est dépourvu de bréchet, et les rend donc inaptes au vol, cf. Wikipédia) de près de 3m de haut, étaient tellement habitués à la présence de l'homme sur l'île, qu'ils ne fuyaient même pas lorsque ceux-ci venaient dérober leurs œufs ou tout simplement les chasser. Il ne devait donc pas être compliqué de tomber sur un oiseau-éléphant à cette époque.

​C'est là tout le problème que vont avoir Nils, Søren et Betty dans leur quête de l'Æpyornis. Car même si les individus qu'a recréé Kamprad sont nés artificiellement et ont connus l'homme, ils ont passé plus de deux ans livrés à eux-même dans la jungle malgache, un endroit totalement nouveau et inconnu pour eux. Et il y a fort à parier (du moins, c'est ce que pense Nils) qu'ils ne seront pas aussi sociables que leurs ancêtres.
Mais pour l'instant, notre ornithologue s'éveille doucement de son court et agité sommeil. Ouvrant des yeux encore fatigués, il aperçoit Betty, accoudée à la barrière de l'abri, qui observe la canopée s'étendant devant eux. Lorsqu'il pleut, la jungle est silencieuse ; Seul persiste le bruit de la pluie tombant sur les feuilles des arbres en contrebas… et les ronflements de Søren, qui dort encore comme un bébé. Se redressant, Nils vint se placer à côté de la médecin, pour observer le magnifique paysage qui s'offre à eux : cet amas de verdure gigantesque qu'est la jungle de Mahajanga, secoué par la pluie matinale, mais également illuminé par le soleil qui se lève.

- Vous pensez que l'on va réussir à dénicher des oiseaux-éléphant au milieu de cette jungle ?, questionna Betty, qui ne détournait pas son regard de l'horizon.

- Eh bien, j'espère pour nous, sinon cela voudrait dire que nous aurions fait tout ce chemin pour rien. Et puis, c'est une immense avancée scientifique ! Vous ne trouvez pas ça excitant ?

- De devoir se taper une randonnée avec l'autre abruti derrière ?, fit-elle en désignant Søren de son pouce. Désolée, mais ce n'est pas vraiment ma tasse de thé. Je suis juste la pour vérifier que ces animaux ne présentent pas de signes de maladie, avant leur transfert.

- Il est vrai que c'est bien triste de devoir faire équipe avec un braconnier, mais après tout, il ne va pas les tuer, seulement les endormir.

- « Chassez le naturel, il revient au galop », Mr Burghardt. Je m'attends plus à ce qu'il prépare un mauvais coup, plutôt qu'à ce qu'il se range du bon côté de la loi.

- Vous avez sans doute raison, Betty, répondit Nils. Mais si vous voulez mon avis, il ne doit pas faire partie des personnes qui prévoient des plans à l'avance. Mais en effet, j'ouvrirai l’œil.

L'ornithologue se plongea dans ses pensées tout en continuant d'observer le paysage. Il est vrai que ce calme apparent était plutôt agréable, et il se laissa bercer par le doux rythme de la pluie. Une dizaine d'oiseaux s'envolèrent d'un bosquet au loin, tandis que le vent commençait à souffler d'Est en Ouest. « Un temps presque Londonien », se disait Nils, sortant ses jumelles pour essayer de voir de quelle espèce il s'agissait.
Hélas, il ne put distinguer quoi que ce soit, car le vent ramenait la pluie dans sa direction et floutait sa vision. Il entendit toutefois ce qu'il lui sembla être un rugissement lointain, provenant de la même direction d’où s'est envolé le groupe d'oiseaux. « Sans doute un fosa qui a attaqué un nid de perruches. C'est la saison des amours, après tout », raisonna l'ornithologue, qui était assez calé en la matière.
Un grand bâillement le tira de ses pensées : Søren venait de se réveiller.
*
​* *
Après un déjeuner frugal, le groupe descendit de l'abri pour leur premier jour de recherches. Disposant d'environ une semaine de provisions, ils devaient trouver un couple d’Æpyornis le plus rapidement possible afin de prévenir l'équipe d'extraction, qui débarquera sur place le jour qui suit la capture pour transférer les animaux hors de la jungle de Mahajanga.
La boussole de nouveau opérationnelle, le groupe se mit en direction de l'Ouest, ou Nils avait remarqué ce qui semblait être une ouverture dans la jungle due à un fleuve, depuis leur abri. Il serait sans doute plus facile de chercher les oiseaux-éléphants près d'une source d'eau, de même que cela fournira également un apport en nourriture et en eau non négligeable, au cas ou les provisions viennent à manquer pour quelque raison que ce soit (L'appétit de Søren, par exemple).
La pluie s'était à présent calmée, et le silence qui suit une averse dans une jungle tropicale est incroyable. Seul résonne le bruit des chaussures du groupe sur le sol légèrement humide et glissant. Søren proposa de partir seul en reconnaissance, comme il avait plus de capacités dans ce domaine, mais Betty s'interposa vivement, lui rappelant que s'il se fait mordre par un serpent venimeux, c'est la mort assurée dans les minutes qui suivent en l'absence de traitement adapté. Nils préconisa de rester groupés pour éviter les incidents. « Si nous veillons les uns sur les autres, il ne devrait pas y avoir de problèmes », avait-il dit. Ce qui fût suivi par une autre dispute interminable entre Betty et Søren, qui de toute évidence n'avaient pas très envie de veiller l'un sur l'autre.
Nils se remémora les paroles de Kamprad. « je suis sûr que vous arriverez à vous entendre avec eux ! ». Oui, cela se passe bien, mais il n'avait pas prévu que le chasseur et la médecin s'entendraient comme chien et chat.

Lorsqu'ils arrivèrent enfin à dénicher la rivière, le soleil avait chassé les nuages et se trouvait déjà haut dans le ciel. La vie avait repris son cours normal dans la jungle, et les cris d'animaux, qui faisaient partie de leur quotidien lors de la marche de la veille, étaient de nouveau audibles à travers les arbres.

​- Bien, faisons une pause, déclara Søren. On passera l'après-midi à surveiller cette portion de la rivière. Chacun aura son périmètre ! Si quelqu'un aperçoit une cible, il vient prévenir les autres, et on avisera ensuite. Compris ?
Betty et Nils acquiescèrent. Pour une fois que Søren disait quelque chose de construit et ordonné, ils ne pouvaient qu'être d'accord avec lui.
Le repas de midi fût, pour autant que put en juger Nils, à peine plus copieux que le déjeuner. Il n'était vraiment pas habitué à ce genre de rations de survie qu'ils ingurgitaient pour limiter leur consommation de nourriture. S'il y avait bien quelque chose que Nils appréciait plus que tout, c'est la bonne nourriture. Et il venait presque à regretter son traiteur londonien favori…
Tandis que Betty restait en position la ou ils avaient mangé, Nils et Søren remontèrent la rivière afin de trouver un endroit plus dégagé, ou le braconnier pourrait s'installer pour avoir une meilleure vision d'ensemble de la zone.

- Vu que j'ai le fusil, mon poste d'observation sera entre toi et la grognasse, lança Søren. Comme ça, je peux rappliquer plus vite que si je suis trop loin. Compris ?

- Oui, bien sûr, répondit Nils. Je pense que je vais aller me placer dans ce bosquet d'arbres la-bas, fit-il en désignant de son index un endroit ou le fleuve formait un bras. L'amas de sédiments ferait un endroit parfait pour s'abreuver.

- Comme tu le sens, l'intello, mais viens me déranger que si tu trouves une de ces bestioles !

Nils soupira. Coupant court à la conversation, il laissa Søren s'installer et partit dans la direction qu'il avait indiqué plus tôt. La jungle était désormais bien plus dense que d'ordinaire, et il n'y avait pas de piste quelconque à suivre pour se repérer. Après plus de dix minutes passées à marcher au hasard, et voulant s'assurer qu'il allait au bon endroit, Nils sortit sa boussole. Quelle ne fût pas sa surprise de voir que celle-ci était de nouveau détraquée, mais d'une manière encore plus étrange qu'auparavant : Elle tournait sans s'arrêter dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, et de plus en plus rapidement au fur et à mesure que Nils avançait. « Hier soir encore, elle marchait parfaitement. Qu'est-ce qu'il peut bien se passer ici pour détraquer une boussole à ce point ? », pensa-t-il.
​Au détour d'un buisson, l'ornithologue atteint finalement le bras de la rivière. Celui-ci était bien plus éloigné que ce qu'il lui avait semblé au premier abord, mais qu'importe : il pouvait enfin se poser tranquillement et attendre paisiblement, bercé par le doux bruit de l'eau qui s'écoule et le bruissement des feuilles au-dessus de sa tête. Des sons tellement doux, que Nils peinait à garder les yeux ouverts. Il était si bien, calé contre une branche suffisamment large, protégé du froid par sa couverture de survie, qu'il sombra peu à peu dans le sommeil.
Il se voyait triomphant, assis confortablement dans sa chaire du Muséum d'Histoire Naturelle. Des flots de journalistes venaient l'interviewer. «Quelle découverte incroyable, Mr Burghardt ! »,« Dites-nous en plus, Mr Burghardt ! » « Ou comptez-vous aller pour votre prochaine expédition ? ». Quel vacarme… Il mit fin à tout cela en se levant, puis en sautant par la fenêtre pour glisser doucement le long d'un toboggan entièrement fait d'eau. Il atterrit dans une grande forêt tropicale et vit au loin ce qui semblait être des squelettes d'autruches. Mais plus il se rapprochait, plus ces squelettes devenaient imposants. 2… Non, 3… 4m de haut. Des squelettes d'oiseau- éléphant lui fonçait désormais droit dessus. Il se mit à courir pour leur échapper, mais ils étaient trop rapides pour lui. Il vit une grande lumière blanche, et se jeta tête la première dedans…
Nils se réveilla brutalement.

Le soleil commençait à diminuer, et la luminosité baissait de ce fait à vue d’œil. Il avait donc dormi toute l'après-midi.
Quel rêve improbable ! Les oiseaux-éléphant ne sont pas carnivores, et Nils le sait très bien. Aucun risque qu'il se fasse courir après de la sorte.
Reprenant peu à peu ses esprits, le jeune homme se releva et consulta sa boussole : Pas d'amélioration visible, elle tourne toujours à toute vitesse. Doit-il aller à la rencontre de Søren pour demander des nouvelles ? Rester sur ses positions et attendre qu'on vienne le chercher ? Maintenant qu'il y pense, ils n'ont pas convenu d'une heure à partir de laquelle ils retourneraient à l'abri. Grave erreur d'organisation.
Un bruissement le tira de ses pensées. De l'autre côté de la rivière, là ou se forme un autre bras, quelque chose se faufilait entre une rangée de buissons. Quelque chose de gros, très gros, pour faire autant de bruit.
Nils se rallongea vivement, essayant de se faire discret. Se rapprochant doucement d'un large tronc, il tira de son sac à dos une paire de jumelles et se plaça de telle sorte qu'il puisse voir sans être vu.

Et c'est alors qu'il le vit.

Ce fut tout d'abord une tête ornée d'un énorme bec qui sortit des buissons, suivie d'un long cou recouvert de duvet. De grands yeux globuleux regardaient avec insistance le lit de la rivière, généralement en crue durant cette saison. Puis le corps imposant de l'oiseau-éléphant, au duvet zébré de beige et de brun, se montra hors de sa cachette. A vue d’œil, ou plutôt de jumelles, ce spécimen devait mesurer dans les 3m de haut, et Nils put distinguer aisément les ailes atrophiées qui ne lui servaient de toute évidence pas à voler. Quelle vision incroyable ! L'ornithologue se croyait perdu dans un de ses rêves.
L'animal s'approcha prudemment de la surface de l'eau, et commença à s'abreuver, toujours sur ses gardes. Tout porte à croire que les interrogations de Nils s'avéraient justes : ces oiseaux, nés artificiellement, luttant pour survivre à chaque instant, sont dépourvus de la nonchalance et de la tranquillité qui avaient conduit à leur extinction, de nombreux siècles plus tôt. Pourtant, même un oiseau-éléphant né en captivité ne devrait pas craindre de prédateur dans la jungle malgache, le plus grand étant le fossa, un mammifère carnivore qui ne mesure que 80 cm de long.

​Ses interrogations obtinrent une réponse bien rapidement.
En un claquement de doigt, une mâchoire reptilienne sortit de l'eau, propulsée tel un homme-canon, en direction de l'oiseau-éléphant. Celui-ci, vigilant, s'écarta presque instantanément par réflexe, comme le feraient les gnous du Serengeti, en Tanzanie, et détala de sa démarche lourde et pataude dans les buissons. De son côté, l'auteur de l'attaque, maintenant échoué sur la plage, s'en retournait paisiblement dans l'eau, attendant une future victime.
Crocodilus niloticus. Le crocodile de Madagascar. Voilà pourquoi cet oiseau-éléphant avait peur de s'approcher de l'eau ! Bien que l'espèce soit assez abondante sur l'île, le commerce de la peau de crocodile avait fait diminué fortement la population, de sorte qu'il reste très peu d'endroits ou ces proches cousins des dinosaures peuvent vivre dans une relative sérénité.
​Néanmoins, Nils vient de perdre la trace de ce qu'il était venu chercher, l'oiseau-éléphant devant se trouver loin désormais. Et la nuit continuait de tomber. Il était temps de retourner chercher les autres. « Je pense que je ne suis pas près d'oublier ce que je viens de voir », pensa-t-il, « Ce n'est pas tous les jours que l'on voit un oiseau-éléphant se faire attaquer de la sorte par un crocodile. » Ramassant son sac à dos, il se mit en marche à travers l'épais feuillage de l'endroit par ou il était arrivé plus tôt, afin de rejoindre ses compagnons d'aventure.
*
* *
- C'était incroyable, je vous dis. Un spectacle rare !

Nils s'agitait en racontant ce qu'il avait vu. Il avait l'air excité comme un gamin.

- Si c'que tu dis est vrai, l'intello, rétorqua Søren, ya de fortes chances qu'il revienne dans le coin pour boire. Dès demain, on va se poster dans cet endroit et attendre.

La lune était haute dans le ciel, et inondait de sa douce lumière la canopée. On pouvait apercevoir les constellations briller de mille feux très haut dans le ciel.

Et de votre côté, avez-vous eu autant, voire plus de chance ?, demanda l'ornithologue.

- Hélas non, je n'ai absolument rien vu, mis à part ces satanés moustiques qui n'ont pas arrêté de me tourner autour ! répondit Betty, occupée à s'appliquer des huiles essentielles sur ses bras couverts de piqûres.

- Pareil, ces volatiles n'ont pas daigné montré le bout de leurs plumes !, renchérit Søren, qui pour une fois était d'accord avec Betty. Une première.

- Eh bien, tout n'est pas perdu. L'endroit ou je me trouvais avait l'air d'être un lieu de passage assez connu, puisque ce crocodile attendait une proie. Le mieux sera, en effet, d'attendre sur la rive opposée qu'un Æpyornis pointe le bout de son bec. Et avec un peu de chance, nous pourrons le suivre à la trace, déclara Nils, visiblement bien plus sûr de lui qu'il ne l'était la veille.

​A la lueur des lampes, le groupe s'endormit paisiblement… Sauf Nils, qui resta allongé sur le dos à regarder les étoiles pendant une bonne heure encore, avant de sombrer à son tour.
*
* *
Deuxième jour de recherche.

Parti aux aurores, le groupe atteint l'endroit qu'ils avaient laissés la veille bien plus rapidement que la première fois. Seulement, un problème de taille se posait à eux : Comment traverser la rivière et aller de l'autre côté de la manière la plus sécurisée qui soit ? Car dans leur situation actuelle, le problème n'est pas de savoir nager, mais bien d'atteindre la berge sans y laisser une jambe, un bras, ou même le corps tout entier. Nils supposait, à juste titre, qu'il y avait au moins un pont permettant d'enjamber cette rivière. Sinon, comment cet Æpyornis aurait pu se retrouver sur l'autre rive, sans ailes pour voler ?
Des troncs d'arbres flottaient au gré du léger courant les entraînant plus en aval, vers l'Océan. Un lémurien se trouvait à bord de l'un deux, tombé malencontreusement alors qu'il se balançait pour rejoindre un point plus élevé où se nourrir, et essayant de s'agripper aux quelques branches à sa disposition pour ne pas se retrouver immergé.
L'équipe regardait ce spectacle, triste mais distrayant à la fois, quand Søren poussa un cri de surprise, semblable à un goret que l'on va abattre. Empoignant son fusil, il se mit à courir le long de la rive, écrasant fourrés et broussailles dans un grand fracas assourdissant. Il avait bien alerté toute la jungle de son passage.

- Mais enfin, qu'avez-vous donc ?, s'écria Nils en se lançant à sa poursuite maladroitement.

Il entendit Betty ruminer quelques injures choisies avec soin dans son dos, mais il se préoccupa plus de rattraper le braconnier, qui avait quelques foulées d'avance, ainsi que d'éviter de se fracasser le crâne contre une branche un peu trop épaisse.
Après deux minutes d'une course-poursuite qui sembla interminable, Nils et Betty débouchèrent sur une grande zone dépourvue de verdure, avec une large vue sur la rivière. Exténué, l'ornithologue s'adossa contre un tronc en voyant Søren, accroupi et parfaitement immobile, pointer le canon de son fusil vers la rivière. Betty, excédée, l'apostropha :

​- J'espère que vous avez une bonne raison de nous laisser en plan, ou je vous fais bouffer vos cartouches !

D'un signe de main bref, il l'enjoignit de se taire et de regarder dans la même direction que lui. Au milieu des eaux saumâtres, un tronc d'arbre plutôt étrange nageait tranquillement à contrecourant. Nils comprit immédiatement. Un crocodile ! Il doit sûrement remonter vers le bras de rivière ou l'attaque s'est produite hier. En le suivant, on aura peut-être une chance de tomber sur un Æpyornis !
Søren, qui ne quittait pas le reptile des yeux, s'apprêtait à tirer. Nils, toujours le souffle court, lui chuchota entre deux respirations :

- Vous ne pouvez pas le laisser vivre ? il nous servirait de repère pour parvenir à nos fins !

Sans se retourner un instant, l'homme lui répondit tout aussi sec :

- Si j'ai accepté cette mission, c'était avant tout pour pouvoir accéder en toute légalité à un endroit où je peux abattre ces bestioles et me faire un bon paquet de fric. Alors vous allez me laissez finir ce que je fais, et ensuite on se remettra en route. Si vous êtes pas content, c'est pas mon problème, j'ai déjà eu du sang sur les mains, et pas forcément du sang d'animaux, si vous voyez ce que je veux dire…

La mission prenait un tour auquel Nils n'avait pas envie de se retrouver confronté. Betty l'avait pourtant averti, qu'il ne fallait pas faire confiance à un braconnier, et voila qu'ils se retrouvaient obligés de laisser cet homme abattre un crocodile sous leurs yeux, sans pouvoir rien dire. Délaissant l'arbre ou il se trouvait, Nils fît un pas vers l'avant :

- Écoutez, Søren…

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase.

Tout se passa si vite qu'il ne cligna même pas des yeux. La seule chose qu'il vit était une ombre. Une ombre imposante.

Søren, qui l'instant d'avant était toujours en train de viser le crocodile, se trouvait désormais à deux mètres du sol, et hurlait à pleins poumons. Son corps était prisonnier de grandes mâchoires, qui l'avaient soulevé avec une facilité déconcertante. Il souffrait le martyr, comme les rangées de dents acérées perforaient sa peau et brisaient ses os, en y imprimant une formidable pression. Lorsqu'il fût jeté au sol, il était proche de rendre son dernier soupir, ne comprenant rien de ce qui venait de se passait. Ces mêmes mâchoires furent la dernière vision du monde qu'eut le braconnier, avant de se faire arracher la tête promptement, d'un seul et unique coup de dents.
Betty ne put se retenir et, voyant la scène qui se déroulait, hurla à son tour, un cri suraigu qui faillit briser les tympans de Nils. Mais cela avait peu d'importance pour l'ornithologue, qui était incapable de faire le moindre mouvement, transi de peur. Ce qu'il voyait devant lui, ce n'était pas réel. Ce n'était pas un crocodile, ni un Æpyornis. Non, c'était bien trop grand. Au moins trois mètres de haut, et un corps trapu atteignant aisément les huit mètres de long au bout d'une queue qui se balançait de gauche à droite. Qu'est-ce que ce fou de Kamprad a bien pu faire d'autre ici ?, pensa-t-il.
Ce qui était en train d'avaler goulûment le crâne de Søren, c'était un dinosaure. En chair et en os. Quelque chose qui ne peut pas exister. Jurassic Park, ça n'existe pas, pourtant !, se dit Nils. Les moustiques, l'ADN fossile, tout ça c'est irréalisable. Comment diable… ?
Ayant un instant de lucidité, Nils se rappela qu'il était lui-même à découvert, et que le hurlement de Betty qui détalait dans les fourrés avait du les faire remarquer. Sans prendre le temps de reconsidérer d'un point de vue scientifique la découverte d'un dinosaure à notre époque, l'ornithologue s'enfuit à toutes jambes, bien déterminé à ne pas être le plat de résistance de ce monstre du passé. Suivant la piste de la médecin qui écartait les plantes à la hâte, il ne tarda pas à la talonner. Un théropode carnivore au museau court, mais à la mâchoire robuste, trop petit pour être un T-rex, trop grand pour être un Deinonychus… Qu'est-ce que ça peut bien être ?, pensait Nils en essayant de rassembler le peu de souvenirs qu'il avait de ses virées dans la section Mésozoïque du Muséum. Mais ce n'était pas le lieu ni le moment pour les réflexions paléontologiques : Ils devaient se rendre au campement sans plus attendre et rassembler leurs affaires pour préparer une évacuation immédiate. Hors de question de rester une seconde de plus dans cet endroit !
Les deux fuyards, empreints de peur, délaissèrent, sans le vouloir, le chemin qu'ils avaient pris le matin, et débouchèrent dans une portion plus clairsemée de la jungle, ou la végétation au sol disparaissait pour ne laisser place qu'à une grande quantité d'arbres aux lianes tombantes. Une petite piste de terre, sûrement un lieu de passage récurrent pour les lémuriens et autres animaux de la région, serpentait entre les arbres et s'enfonçait plus loin encore dans la jungle. Nils attrapa Betty par l'épaule, et l'entraîna à l'abri des regards derrière un ébène gigantesque. Elle était dans un état de terreur extrême, et tout son corps tremblait de soubresauts, un flot ininterrompu de larmes coulant sur son visage.

- On va mourir !, parvenait-elle à articuler entre deux sanglots. On va se faire bouffer comme du bétail !

- Betty, calmez-vous, pour l'amour de la Science !, lui lâcha Nils droit dans les yeux. Si nous faisons trop de bruit, c'en est fini de nous. Alors gardons le silence et essayons de retourner au campement. Dans notre poste surélevé, il ne devrait pas pouvoir nous atteindre.

- Oui, tu as raison, hoqueta-t-elle en se ressaisissant. Mais est-ce que tu as une idée de la direction qu'on doit prendre ?

Mettant une main dans sa poche, Nils récupéra la boussole. Celle-ci semblait fonctionner normalement : Ils devaient marcher direction Nord Nord-Est, soit droit devant eux.
L'ornithologue releva la tête pour annoncer la bonne nouvelle à Betty : ils allaient s'éloigner du dinosaure.

Il se figea, le teint livide.

​Derrière Betty, à environ vingt mètres entre les arbres, apparut la silhouette d'un second dinosaure. Celui-ci tenait entre ses mâchoires un grand animal à plumes, et marchait sans se presser, ne les ayant visiblement pas remarqué. Un Æpyornis ! Il a tué un oiseau-éléphant qui fait la même taille que lui ! Nous sommes perdus ! , fulmina intérieurement Nils. Il fît signe à la jeune femme de ne pas faire de bruit et de ne surtout pas se retourner, lui prenant la main pour partir de la zone. Se glissant silencieusement à découvert, il marchait à tâtons, ne quittant pas le théropode des yeux, entraînant la médecin à sa suite. Encore une dizaine de pas et ils pourraient atteindre un buisson suffisamment épais pour pouvoir s'y dissimuler plus efficacement.

Betty hurla de nouveau.

Nils, mû par un instinct de survie, se jeta à terre par réflexe. Juste à temps pour voir le buste de sa camarade disparaître entre deux énormes mâchoires. Un son étouffé provint de l'intérieur de la gueule de l'imposant carnivore qui les avaient pris par surprise, alors que leur attention était focalisée sur l'autre prédateur. Une moitié de corps tomba lourdement par terre, crachant des entrailles et du sang sur le sol herbeux de la jungle.
Sans prendre le temps de regarder ou de comprendre quoi que ce soit, Nils s'élança dans les buissons, désespéré, tandis que résonnait un rugissement terrifiant loin derrière lui : le second dinosaure avait sans doute entendu le hurlement de Betty, et devait probablement arriver sur les lieux pour en découvrir l'origine.
A bout de souffle, transi de peur, l'ornithologue courait. Il courait pour sauver sa vie. Il ne prenait même plus le temps de consulter sa boussole pour vérifier s'il allait bien dans la bonne direction. Seul lui importait de vivre en cet instant. Il chassait les buissons et continuait de s'enfoncer toujours plus avant dans la jungle redevenue impénétrable.
Je vais mourir, je vais mourir, je vais mourir, cette phrase tambourinait dans son cerveau en continu. Oui, il allait mourir, s'il ne quittait pas cet endroit au plus vite.
​La vie grouillait autour de lui, amplifiant encore ce sentiment de peur déjà plus que présent en lui. Chaque cri, chaque son, chaque craquement de branche, lui faisait croire que sa dernière heure était venue.
Écartant une épaisse feuille d'un arbre du voyageur, il se retrouve dans une petite trouée vierge de végétation.

C'est alors qu'il la vit.
Un instant fugace, qui sembla durer une éternité.
C'était si beau, et si mystérieux à la fois. Un assemblement des plus étranges. Cela ressemblait à des centaines de fragments de miroirs brisés qui tournoyaient lentement autour d'une source de lumière si brillante que Nils crut devenir aveugle un court instant. Quelle singularité, il n'en revenait pas. Cette chose l'attirait inexorablement, et il remarqua que ses objets métalliques étaient eux aussi comme aimantés en sa présence.
Un nouveau rugissement lui rappela que le danger était toujours proche. Il devait repartir sans plus attendre. Mais c'était si beau qu'il n'osait pas s'en éloigner. Perdant peu à peu la raison, il était devenu comme spectateur de son corps, se voyant passer une main à travers l'objet de sa contemplation, puis une autre, et enfin il la traversa en entier...

Il faisait nuit noire.

Un son familier se matérialisa à quelques mètres de lui. Le bruit des vagues qui refluent. Il regarda à ses pieds et vit du sable. Il se trouvait sur une plage en pleine nuit. Mais il ne voyait guère plus loin qu'un mètre ou deux devant lui, aidé par la lumière de l'espèce de portail qu'il venait d'emprunter.

Nils mit quelque minutes à comprendre ce qu'il venait de se passer. Il avait traversé cette chose, sans hésiter, pressé par la mort imminente qui le poursuivait. Et maintenant, il ne savait pas ou il se trouvait.

Mais il faisait nuit noire.

Son terrible assaillant ne l'avait pas suivi jusqu'ici, semblait-il. Il s'assit dans le sable, à quelques pas de la source de lumière, et reprit son souffle. Il s'aperçut qu'il avait chaud, très chaud, ce qui n'était pas normal. L'air était lourd, étouffant.
Nils ne savait pas quoi faire. Tout s'était passé si vite : la première attaque, la mort de Søren, la fuite, la mort de Betty… Et surtout, des dinosaures à Madagascar. A quoi rimait tout cela ? Kamprad lui avait-il donc caché quelque part sombre dans son histoire de recréer des espèces disparues ? Mais surtout, comment s'y est-il pris ?
Ses questions ne trouvèrent hélas aucune réponse. Il vit en revanche quelque chose qui le troubla : la source de lumière étrange faiblissait. Les morceaux de miroirs brisés commençaient à effectuer ce qui ressemblait à des pulsations, se rapprochant puis s'éloignant du noyau lumineux à l'unisson. Nils se rapprocha prudemment, s'attendant à tout moment à voir débarquer le dinosaure. Les pulsations se firent plus intenses, comme si la lumière venait de lancer une partie de jokari avec ce qui l'entourait, attirant puis rejetant sans discontinuer les centaines de morceaux de verres. Délicatement, Nils passa sa main droite dans la forme lumineuse.

Soudainement, elle disparut.

Tout devint noir. Nils, surprit, contempla son bras droit. Le sang coulait en abondance de son poignet, la où quelques instants auparavant se trouvait sa main.

​Il hurla de douleur dans l'obscurité.
​* CRA (Centre de Recherche sur les Anomalies), 26 Juin 2010 *
Une alarme se fit entendre dans la salle du détecteur. Une anomalie vient d'être repérée sur le radar mondial.

- Jess, localise-moi la source de cette anomalie, s'il te plaît !, lança une voix dans le couloir qui menait à cette salle. Becker, préparez le matos, je vous rejoins le plus vite possible !

- Pas de soucis, Matt !, répondit Jess Parker, qui virevolte sur sa chaise de bureau, d'ordinateur en ordinateur. Le scan est en cours, ça ne devrait plus tarder… Voilà !Euh…

Matt Anderson arriva précipitamment devant le radar, et vint se poster à côté de Jess :

- Alors, ou partons-nous cette fois-ci ?, demanda-t-il en regardant la flopée d'écrans disposés devant lui.

- Vous aimez voyager ?, le questionna Jess. - J'adoooore regarder des films dans les avions ! , lui répondit Matt, avec son air désinvolte habituel.

- Eh bien, direction Madagascar pour cette fois ! L'anomalie se trouve en plein milieu de la jungle de Maha… Majun… Majunga, ou quelque chose comme ça ! C'est une propriété privée, celle d'Ingvar Kamprad, vous savez ce PDG…

- Chouette, moi qui adore les lémuriens, je vais être servi !, fît Matt en lâchant une sourire, auquel répondit Jess, amusée.

Des pas se firent entendre dans leur dos. Becker, vêtu entièrement de noir comme à son habitude, venait d'arriver, un pistolet à impulsions électro-magnétiques dans les mains.

- Dis donc, Matt, tu comptes taper la discute encore longtemps ? On n'attend plus que toi pour partir !, dit-il en lui jetant l'arme dans les bras.

- Jaloux ?, lança Matt en lui faisant un clin d’œil.

Jess rougit légèrement, tandis que les deux hommes prenaient chacun une oreillette sur un bureau avant de s'élancer en trottinant en direction du garage et des Pick-up. Encore une journée de travail qui s'annonce mouvementée pour l'équipe du CRA…



Fin.


​Ou début… ?

- Sorren

Bas de page

Tambourine,
Comme un fou
Mon cœur.
Plié et replié

Comme du papier
Maché.

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