Leur Mère à toutes

Article publié le

30 avril 2021 à 20:11:51

par

Telesia

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Leur Mère à toutes

Yasmina Behagle

2021

315

Contemporaine

Auteure indépendante, Yasmina Behagle a déjà convaincu son public en novembre 2020 lorsqu’elle publie son tout premier roman : Fièvre de Lait. A ce moment-là, elle délivre un message douloureusement emprunt de vérité et brise la loi du silence sur la femme enceinte et les codes sociaux qu’on y lie parfois de force. Dans sa volonté de lever les rideaux sur les sujets tabous où l’ouverture d’esprit est souvent considérée comme une faute, Yasmina nous emmène cette fois-ci au cœur des couvents, loin des mœurs sociales viciées et pourtant au cœur du pêché et du crime. Leur Mère à toutes n’est pas un récit diffuseur de la bonne parole, puisqu’il semble plutôt avoir vocation à élargir le champ spirituel des ordres religieux à une liberté en théorie logique, mais révolutionnaire en ce qui concerne les codes d’antan encore appliqués aux ordres d’aujourd’hui. C’est ainsi que Sœur Marie, jeune femme incertaine, combat l’isolement au sein de sa propre communauté pourtant censée être unie par la prière et la croyance. Pourquoi ne trouve-t-elle pas le bonheur et la sérénité là où la foi semble pourtant l’avoir convaincue ? et pourquoi se sent-elle si proche de ces femmes dissidentes pourtant si différentes ? Yasmina Behagle évoque alors la fine frontière entre l’abnégation bienveillante et l’abdication sacrificielle, tout en soulignant la condition de la femme dans une société parfois déséquilibrée, inégale.

*    *    *

« Les filles, ici, se ressemblaient toutes. Elles ne vivaient plus ». Alors comment se fait-il que Sœur Marie ressente autant d’émotions quand elle devrait simplement s’oublier pour mieux contenter son Dieu ? Pourquoi a-t-elle tant besoin de vivre, malgré son engagement envers sa vocation ? L’intégration est difficile pour la jeune femme, alors même qu’elle aime ceux et celles qui l’entourent. Pourtant, il semble qu’elle doive devenir quelqu’un d’autre, une personne qu’elle n’est pas. Son décalage avec ses sœurs spirituelles est représentatif de celui de toutes ces femmes dont la vie s’est brisée contre les barreaux d’une cellule. Prisonnière de sa communauté comme ses nouvelles protégées le sont à Saint-Lazar, où Sœur Marie prend récemment fonctions en tant que sous-prieure, cette dernière est loin de se sentir à sa place.

« Pourquoi ne se reconnait-elle plus ? » Doit-elle vraiment se perdre et s’oublier pour avoir le droit de revendiquer sa place auprès des autres moniales ? « Est-ce qu’un jour, enfin, on arrêterait de provoquer la misérable en elle ? » A peine sortie d’une enfance difficile, Sœur Marie a subi le rejet d’une mère bouleversée. En devenant alors la mère spirituelle des prisonnières de Saint-Lazar, la religieuse crève l’abcès et se libère en partie de ses démons en se rendant compte qu’en effet, une mère peut faire preuve de bienveillance et se montrer protectrice. Oui mais voilà, tout n’est pas si simple. Les femmes dont elle a désormais la charge ne sont pas seulement des criminelles, elle sont surtout sorties du cadre sociétal un peu patriarcal de l’époque. Comment peut-elle les aider tout en étant fidèle à elle-même, alors qu’elle sait à peine qui elle est ? ce à quoi elle aspire ?

A ses dépends, la jeune sous-prieure découvre que, parfois, sortir des codes n’équivaut pas à une faute, et que les appliquer de façon à s’affirmer soi-même permet quelques fois d’accomplir de grandes choses. Au fil du temps, Sœur Marie se livre et se confie au fur et à mesure que les femmes prisonnières gagnent en confiance et lui content leurs propres histoires. En se donnant complètement à elles, la sous-prieure en reçoit tout autant et trouve enfin sa place. Se chercher et se trouver, pour elle, s’effectue désormais à travers l’écoute, l’observation et l’acceptation de l’autre.



Ainsi, l’isolement de Sœur Marie, son voyage spirituel et l’évolution des femmes sous son influence et sa protection sont autant d’éléments qui tendent à les unir. Pour autant, Leur Mère à toutes n’est pas seulement un roman chorale émouvant. Il s’agit d’un récit dur et parfois violent qui souligne avant tout la condition de la femme de l’époque, laquelle se reflète étonnamment sur la période actuelle et ses enjeux modernes.

« Pas de ‘merci’, ni de ‘je t’en prie’, mais pas d’insulte non plus ». On dit souvent que les femmes ont une certaine place à tenir au sein d’un foyer, à l’antipode de celui de l’homme. Serait-ce réellement un problème si l’équité se valait dans la répartition des responsabilités ? Si les femmes lèvent leurs voix depuis de nombreuses années, n’est-ce pas justement parce que leur rôle s’étendait au-delà de ces responsabilités ? Face aux heurts moraux et physiques, la gente féminine a appris à conditionner son esprit pour se dire que tout pourrait être pire. ‘Je peux encore lui pardonner, ce n’était pas si grave’. Pourtant, ça l’était. A l’époque où Sœur Marie devient sous-prieure à Saint-Lazar, de nombreuses femmes y sont enfermées pour ‘meurtre’, quand il s’agissait bien souvent de légitime défense ou d’homicides involontaires. Les femmes les plus dangereuses de France, avait-on dit.

Une facette du récit propre à dénoncer l’injustice : le destin d’une femme est-il de se protéger de l’insécurité en faisant preuve d’abnégation excessive ? En s’oubliant et en s’abandonnant ? Où donc est le juste milieu entre la bienveillance et le don de soi, et l’abdication totale, absolue, sacrificielle ? C’est sur cette réflexion que Sœur Marie se refuse désormais à se soumettre et à se contraindre à cet idéal masculin qu’est son Dieu, et qu’elle décide de s’affirmer, d’être telle qu’elle est, telle qu’elle existe tout en servant ses valeurs, celles qu’elle estime juste. Une façon pour elle de s’épanouir dans sa vocation, enfin. Sœur Marie devient alors peu à peu un modèle pour ces femmes prisonnières brisées, mais aussi un symbole d’espoir, de justice et d’avenir.

Dans un contexte pour le moins atypique puisqu’on considère un milieu très fermé, l’écrivaine parvient à nouveau à chambouler et à renverser les codes. De l’isolement individuel à l’isolement collectif, trouver dans les différences la similitude paraît contradictoire. Pourtant, l’évidence est là : la douleur et la souffrance sont des émotions communes à tous, indépendamment des milieux sociaux, des engagements, des vocations ou des pêchés et crimes commis. Parfois, savoir se connaître et se comprendre n’est pas suffisant, et il est bon de faire don de soi à autrui pour s’y retrouver soi-même. L’écoute, la bienveillance, mais aussi l’acception de l’autre et de sa condition, sont tout autant de notions indispensables à la cohésion de groupe et au bon fonctionnement des règles dans un milieu organisé. C’est vrai pour les petites communautés, ça l’est aussi pour la société. Leur Mère à toutes est un symbole de reconnaissance et de partage, d’écoute et de livraison. Un roman fluide, impactant, à lire absolument.

Synopsis

Sœur Marie est une religieuse comme les autres : elle prie le matin, aide le père Paul, et écoute les fidèles. Pourtant, après le meurtre de la Sous-Prieure de Saint-Lazare, c’est elle qu’on affecte là-bas. Elle doit se charger de la surveillance des prisonnières les plus dangereuses de France. Mais, quand celles-ci vont se livrer à elle, elle va comprendre qu’il s’agit surtout de femmes qui sortent du cadre établi par la société de l’époque. Comment les aider à trouver leur place dans le chaos ? Comment ne pas finir comme sa prédécesseur ? Et surtout, n’a-t-elle pas elle aussi des choses à se reprocher ?

Roman choral dans lequel interviennent à plusieurs reprises les prisonnières pour expliquer les raisons de leur incarcération, la violence de certaines situations permet une réflexion sur ce que subissent les femmes d’hier et d'aujourd'hui.

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