Le LittéRATeur

Article publié le

15 octobre 2020, 08:47:02

par

Telesia

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Le LittéRATeur

Laurence Kiehl

2020

239

Contemporaine

Oulipo

A l’antipode complet de son prédécesseur La Masculine, qui avait remporté le prix Science-Fiction de la Journée du Manuscrit Francophone en 2018, Le LittéRATeur se veut être un roman exclusivement masculin. Sans un seul mot féminin. A nouveau, Laurence Kiehl fait preuve d’une maîtrise incroyable de la langue pour laquelle elle voue une passion sans limite. Docteure de Lettre et professeure à l’Ecole Moser de Genève, elle est ainsi l’auteure de deux Oulipo remarquablement complets tant ils démontrent de la richesse des mots et de la force des messages qu’elle peut délivrer.
Le LittéRATeur est une ode à l’écrivain, mais aussi légèrement dénonciateur d’une société discriminatoire. Avec ses allures théâtrales, c’est sur un ton incisif que notre petit Rat se démène pour faire reconnaître tant sa nature et sa situation sociale que le produit de son talent littéraire.

*    *    *

« Serait-ce condamnable que de vouloir se mettre à exister ? »
L’homme animalisé ou l’animal humanisé, c’est l’illustration même de la discrimination sociale imagée, allégorisée, métaphorisée. Ainsi l’homme-rat, victime de rat-bougrissement, fait preuve d’une proximité nouvelle avec le genre animal. C’est la raison pour laquelle il se voit écarté du genre humain par les codes de la ségrégation, et noue malgré lui une amitié profonde avec Bébec, un oiseau, à la recherche d’une nouvelle identité en accord avec les changements récents à sa condition… au risque de se tourner vers l’oubli de soi.
Pourtant, lorsque Gé-rat se met à explorer les multiples facettes de la littérature et notamment de l’écriture, il démontre son appartenance indéniable au genre humain. Détenteur d’un talent incontestable, son parler et sa capacité de réflexion raisonnée lui permet de (se) prouver qu’il est Homme, et non pas RAT !

Etonnamment, ce changement de nature, d’homme à homme-rat, corrélé au besoin de se construire une existence stable, justifiée et notable, est rapidement mis en parallèle avec l’adaptation du gouvernement face à cette mutation inattendue. La proportionnalité entre le gain en maturité de Gé-rat et la prise de décision gouvernementale est flagrante. Aussi les décisionnaires peinent-ils autant à faire face à l’incontrôlable que Gé-rat à s’accepter, alors que le peuple s’attend notamment à un soutient de leur part.
Il s’agit là de l’illustration parfaite de l’obsolescence de l’humanité quant au refus d’accepter et d’intégrer les changements et les enjeux véritables aux politiques modernes, puisque l’idée même d’une collaboration entre les deux espèces n’est même pas envisageable. L’exclusivité du genre humain est une condition non négociable à sa pérennité, dira-t-on.

« Les hommes sans travail ont quitté le genre humain et se sont mis à poil. »
Parce qu’il fallait aborder le thème du genre humain par un bout et pas des moindres, Laurence fait un focus précis sur la problématique pesante du chômage en France. Les non-travailleurs, rapidement mis de côté à cause de leur inactivité, voient progressivement mais rapidement les opportunités de réinsertion sociale s’amenuiser. D’une part, la reconversion ou la réorientation professionnelle à la suite d’un licenciement – de toute sorte – est inexistante ou presque. D’autre part, la perte de motivation et l’exclusion sociale s’imposent presque instantanément sans moyen de les contourner.

Gé-rat fait peu à peu les frais de cette mise à l’écart malgré lui, non calculée et certainement pas espérée. Il subit une isolation forcée et les revers de la différence sociale.

« Toi, tu sais que le pouvoir et l’argent sont dérisoires.
- Pas eux. »

Si le bien-être, c’est de s’adapter, quid d’appliquer ce principe dans une société qui refuse toute inclusion inconnue ? Difficile de s’intégrer lorsque la différence creuse l’écart et que la tolérance et l’ouverture d’esprit font l’autruche. Se met alors en place le principe relationnel archaïque entre la proie et le prédateur. Gé-rat est une proie ; une victime et tente désespérément de retrouver sa place chez les prédateurs. Oui mais Gé-rat n’est plus un homme comme il l’a été. La perte de son emploi l’a changé indépendamment de sa volonté.
Ici, l’acceptation de soi fait partie intégrante de l’argumentation subtile implémentée par Laurence Kiehl. Elle aborde le sujet du manque de confiance en soi suite à un changement radical, mais aussi le sentiment de honte face à sa condition sociale, la difficulté à faire fi des démons du passé, entre autres. En somme, ne rien prendre personnellement pour écarter le jugement de soi.

Le LittéRATeur, au-delà de la critique sociale, narre l’histoire d’une personne qui donne sa vie pour tenter de regagner la reconnaissance qu’elle mérite. De même que ce scénario dénonce l’exclusion sociale, il se démarque notamment par son double sens car avant d’être homme-rat, Gé-rat est écrivain. La difficulté pour un auteur de sortir de l’anonymat pour braver la masse éditoriale sélective n’est plus à démontrer, ce qui n’occasionne pourtant aucun changement sur le marché du livre.
Pas peu fier de son Oulipo, le semi-homme ne cesse de se présenter chez les éditeurs pour tenter tant bien que mal de faire reconnaître son manuscrit. Cela dit, de nombreux facteurs le dévalorisent aux yeux des employeurs qui ne supportent ni sa condition sociale et humaine, ni son style, ni d’être rabaissés par un auteur indépendant inconnu. Préserver leur image de marque semble désormais plus nécessaire que de promouvoir les jeunes ouvrages.

A l’oral comme à l’écrit, Gé-rat fait énormément usage de jeux de mots, de figures de style et de rythme. Sa narration est à thème, il s’applique à mettre en œuvre une adaptation lexicale complète. Ainsi, un immeuble devient un « terrier bétonné », tandis que Laurence Kiehl tire doucement les ficelles du jeu de la langue.
Sur un ton guilleret, le narRATeur est incisif : à coup de tirade, d’interruptions brutales et d’exclamations, il hérite de la condescendance arrogante du très fameux Cyrano de Bergerac. Une impression initiale bien rapidement confirmée par le récit, une réussite !

Enfin, Le LittéRATeur veut promouvoir l’Oulipo, Ouvroir de Littérature Potentielle. Puisque c’est l’histoire d’un homme-rat qui écrit un Oulipo, jouant des pieds et des mains pour le faire reconnaître par le milieu du livre. Un enjeu pas des simples.
En ce sens, Laurence Kiehl aura-t-elle voulu passer un énième message ? Ce roman sans un seul mot féminin est un coup de massue. Dénonciateur, encourageant et, surtout, chef d’œuvre contemporain ! Le LittéRATeur est à la fois une analyse introspective de l’être humain et la promotion d’un genre littéraire trop peu connu. Spontané, sincère et authentique, il s’agit d’un récit plutôt attendrissant. Magistral, à lire d’urgence.

Synopsis

Je suis un homme ou plutôt un rat.
Quoi de plus naturel et de difficile à saisir ! Aussi surprenant que cela puisse paraître, un seul de mes couinements intempestifs m'a mené à 'l'exil en me faisant prendre du museau.
Pour ceux qui ne comprendraient pas encore, voici venir le temps ahurissant du rat-bougrissement : un accroc social peu banal, un scandale anatomique qu'on ne peut plus rat-commoder. Certains ont quitté le genre humain et se sont mis à poils.
Pour autant, j'aime jouer comme un petit rat, Rabbi est mon copain et je n'ai pas l'esprit astrophié. En effet, je trotte au pilon. Portant binocle, je me nourris de livres car je gratte un projet de surmulot littéraire.

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