Eric Costa et Loranek Nikdo en interview

#006

[INTERVIEW] Eric Costa & Loranek Nikdo

Eric Costa

grand rêveur qui ne peut vivre dans une boîte, auteur de la trilogie The Prison Experiment.

​► Entre The Prison Experiment et A qui pensez-vous quand vous faites l’amour, il y a tout un monde. Quelle est la raison de ce changement de genre brutal ?

Quand on aime écrire, on aime écrire de tout ! Plus sérieusement, passer d’une saga d’anticipation à un roman léger et humoristique contemporain fait du bien. Ça permet de remettre les compteurs à zéro, en quelque sorte. La vraie raison est que, plutôt que de me cloisonner, je préfère apprendre sans cesse, essayer sans arrêt.

Loranek Nikdo

père de famille, quadragénaire et globe-trotter impénitent, co-auteur de A qui pensez-vous quand vous faites l'amour ?

► Nous vous découvrons avec A qui pensez-vous quand vous faites l’amour, est-ce votre premier projet ? Y en a-t-il d’autres à venir ?

Mon premier projet sérieux, certainement. Le suivant est encore à l'état d'embryon mais il existe. Ce ne sont encore que quelques mots couchés sur le papier, mais ils sont là. Ce sera une nouvelle collaboration avec Éric ; une histoire et un univers diffèrent. Nous n'avions pas encore terminé AQPQVFLA que nous évoquions déjà ce projet. Je suis très heureux qu'il se concrétise.

► Nous te connaissons en tant qu’auteur solitaire. D’où est venue l’idée d’écrire en duo ? 

Loranek a kidnappé mon chien et il n’était censé me le rendre qu’à la fin du livre ! Comme tu dis écrire est une activité solitaire, il faut trouver des moyens de ne pas finir fou (ou ermite). Partager une expérience avec un ami, apprendre à le connaître, avancer ensemble... je ne sais plus de qui l’idée est venue, je crois que c’était autour d’une bière et de cette magnifique question : “et si ?”

► D’où vous est venue l’idée d’écrire, à l’origine ?

Je suis avant tout un gros lecteur et je n’avais jamais envisagé d’écrire avant de commencer ce projet avec Éric. Plusieurs choses me retenaient mais surtout celle-ci : “Que puis-je apporter de plus que Dostoïevski, Tolstoï, Hugo, Gary, Hašek... Pourquoi écrire et ajouter plus de médiocrité á ce monde ? Quel intérêt ?” Finalement, la réponse à cette question était assez simple ; On écrit par plaisir, de la même façon que l’on ne court pas pour égaler Carl Lewis mais pour la satisfaction que cela procure. Il a donc fallu que je me rende à l'évidence, ce qui m'avait retenu d'écrire jusque-là, n’était que la paresse...

► En te suivant sur les réseaux, nous avons appris qu’un autre projet en binôme est en cours ? Est-ce une ligne de conduite à long terme, ou des objectifs ponctuels ?

C’est un passage qui durera un certain temps. Je me suis lancé dans un thriller ésotérique avec ma femme, si on ne se sépare pas à cause de ça il y en aura peut-être d’autres... sinon j’ai un projet avec un autre ami, un autre encore avec Loranek, plus des projets persos (Aztèques 4, etc.) Bref, pas une minute !

► Pourquoi en duo avec Eric Costa ?

Cela vient comme une évidence. J’ai suivi le travail d'Éric depuis le début, j’ai été témoin de son évolution, de la façon dont il a appris à construire ses histoires. C’est un écrivain très exigeant, méthodique, inspiré, talentueux. J’aime le travail collaboratif, qui plus est avec Éric, cela me stimule et m’oblige à travailler régulièrement. De plus nous avons une amitié et une complicité vieille de 20 ans. Cela aide ce travail à quatre mains, nous comprenons ce que l’autre entend exprimer ; il devient facile de l’amender, le compléter, l’enrichir. Enfin, nous respectons toute idée, initiative qui vient de l’autre ce qui rend notre collaboration agréable, excitante et fructueuse.​

► Nos lecteurs ont repéré quelques messages subtils entre les lignes de votre comédie. Est-ce délibéré ?

  • Loranek : Peut-être, mais souvent le lecteur fait écho à son propre imaginaire et le message qu’il voit est celui qu’il porte en lui. Cela ne nous empêche pas d’être des messagers. Des messagers involontaires.

  • Eric :​ Bien dit ! Toute communication comporte des messages, il ne peut ne pas y avoir de message dans un texte. Notre boulot à nous, c’est de le simplifier suffisamment pour qu’il soit compréhensible de tous, et le compliquer suffisamment pour qu’on ne nous traite pas de débiles.

► Les thèmes abordés par A qui pensez-vous quand vous faites l’amour peuvent toucher un public sensible. Comment avez-vous décidé d’aborder ces sujets ?

  • Loranek : La question ne s’est pas posée immédiatement. Elle est venue en cours de roman, après une lecture test par une connaissance d'Éric. Pour ma part, cela n’a jamais été un sujet et cela n'en ai toujours pas un dans la mesure où les avertissements de rigueur sont donnés. 

  • Eric :​ Certaines scènes crues se sont en effet dessinées sans que nous le décidions consciemment. C’était dans le flux de l’écriture. Quand on les a écrites, on s’est dit qu’il faudrait peut-être les supprimer. Du coup, on les a gardées.

► L’adultère et la stabilité du couple sont-ils des sujets qui vous tiennent à cœur ?

  • Loranek : La fidélité est au cœur du roman ; la fidélité à une femme, à ses amis, à un style de vie. La fidélité est-elle antinomique du changement ? Ou le changement est-il la condition sine qua non de sa réalisation ? Ce sont donc vraiment ces deux thèmes mêlés, fidélité et changement qui ont été les moteurs de ce roman ainsi que la chute, la descente aux enfers de notre antihéros. Comment amener le lecteur à s’identifier à ce personnage assez antipathique et à compatir à sa déchéance.

  • Eric :​ Je crois qu’on connaît tous, à un moment ou à un autre, une attirance pour quelqu’un d’autre, qu’on soit célibataire ou non. C’est de cette “faiblesse” humaine que nous voulions parler. Il y a ce qu’on montre, ce qu’on dit, et ce qu’on pense à l’intérieur de nous, d’où le titre de ce roman. Pourquoi la fidélité et le changement ? Car nous sommes tous naturellement infidèles, il n’y a qu’à voir la nature et les animaux autour de nous. Certains penseurs et religieux ont changé tout ça. Est-ce mieux ainsi ? Chacun est libre de choisir ses valeurs. C’est là qu’intervient le changement, et cette question portée par le livre : peut-on choisir, à chaque seconde, d’être qui on veut ? Un infidèle peut-il devenir fidèle et inversement ? Ce qui se cache derrière tout ça, pour moi, la chose réellement importante, c’est la vérité. Sans vérité, il n’y a de liberté - et de fidélité - pour personne, surtout pas à soi-même.

► Pourquoi la comédie et l’érotisme, plutôt qu’un essai romancé ?

  • Loranek : Avant tout, nous avions une histoire à raconter. Ce roman est aussi une déclaration d’amour aux femmes qui ont traversé notre vie. Nous voulions mettre en avant leur force, leur constance et enfin souligner un domaine dans lequel il n’y a ni vainqueur ni vaincu, un domaine d’absolu égalité : le sexe. Homme ou femme, le plaisir n’a de sens que s’il est partagé quel que soit la forme que cela prend. Lorsque Kostas tente de prendre du plaisir sans partage, cela le rend misérable, frustré. Notre rapport à l'érotisme est différent en tant qu’individus, mais ne dépend pas de notre sexe. C’est un point que nous voulions montrer et c’est pour cela que les femmes de notre roman sont très sexuées. Elles n’hésitent pas à prendre l’initiative dans leurs relations avec Kostas. Quand Valérie ou Agathe font le choix de la soumission, il s’agit de leur décision, et Kostas n’est que l’heureux partenaire avec qui elles partagent leur plaisir. On voit d’ailleurs que lorsqu’il tente de manipuler Justine et de la plier à son désir, cela ne fonctionne pas, et il est rejeté.

  • Eric :​ L’histoire a conduit nos doigts sur le clavier. Nos inconscients se sont connectés et la comédie, l’érotisme ont pris naissance. Tout ce que nous pouvions faire, ensuite, c’est d’essayer de comprendre ce que nous avions voulu dire pour pouvoir le questionner, le clarifier et le rendre le plus agréable à lire possible.

► A qui pensez-vous quand vous faites l’amour a-t-il, quelque part, une dimension « développement personnel » ?

  • Loranek : Je laisse à Éric le soin de répondre à cette question car je ne suis toujours pas sûr de ce que cela signifie pour moi.

  • Eric : ​Effectivement. Il y a toujours, je pense, dans la vie, dans cette découverte des possibles et des choix à faire (ou non), un passage plus ou moins long dans le registre de la tentation. Tentation de séduire, de mentir, de tricher... Kostas va se laisser happer par ces facilités, il va en tirer du plaisir et de la jouissance. Et, au bout du chemin, il va se sentir seul. Il va se dire qu’il a échoué, qu’il est passé à côté de l’essentiel. Il va réagir à cela comme il peut … car si le changement est possible, je n’ai pas dit qu’il est aisé. Donc oui, la question de l’expérimentation, de la transformation et du développement est bien présente. Il n’y a même que cela.

► Finalement, quel est l’objectif final de ce roman ?

  • Loranek : C’était avant tout un plaisir égoïste ; celui de se retrouver, de créer ensemble. Cela nous a apporté beaucoup de rires, de satisfaction et d'opportunités pour partager verres et repas. Ensuite, il y a le plaisir d’avoir le retour des lecteurs, de se rendre compte que l’on peut toucher les gens, les questionner, les faire rire parfois.

  • Eric : Imaginer un livre à deux, écrire et terminer un livre à deux. Choisir une thématique pas forcément facile. L’assumer. La porter. Se montrer tel qu’on est en tant qu’être humain, dans nos vulnérabilités, prendre le risque de se dévoiler, assumer sa vérité quel qu’en soit le prix.

► Votre collaboration est, de ce que l’on sait, toute nouvelle. Voudriez-vous nous en dire plus sur votre entreprise commune ? ​

  • Loranek : Je crois, pour ma part, avoir répondu à cette question. Notre collaboration est à la fois récente et vieille de 20 ans. Notre roman se nourrit de ce que nous avons vécu ensemble ou séparément pendant ses années. Il en sera de même pour le suivant. Tant que nous y prendrons plaisir, il n’y a pas de raison que nous ne continuions pas.

  • Eric : Ce roman se nourrit d’abord et avant tout d’imaginaire, car c’est ce qui fait la force d’un livre. Ensuite, évidement, nous avons puisé dans notre expérience du monde, l’expérience de certains proches, et enfin dans tous ce que nous avons senti, entendu, vu... au long de notre séjour terrestre. Loranek est un coauteur très agréable qui ajoute la dimension humour, dérision, légèreté et un côté “absurde” à mes registres de prédilection et c’est très appréciable. C’est une expérience troublante et enrichissante. Tant que nous aurons des choses à dire avec Loranek, nous continuerons à les dire, j’espère.

► Autre chose à dire que nous n’aurions pas abordé ?

  • Loranek : Vive l’amour.

  • Eric : J’emprunterais, pour répondre, une réplique d’Anti, l’un des personnages les plus emblématiques du roman :

“— Et bien enfourche ton cheval blanc et galope jusqu’à elle. Tu verras bien.

Je fixe Anti avec étonnement. Se pourrait-il que ce soit si simple ?
— Je me vois plutôt comme le chevalier noir.
— Choisis le noir ou le blanc, mais pas le gris.”